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Le mouvement punk et l’existentialisme

 

On aura beau dire, Sartre a quelque chose de Sid Vicious. Ce n’est pas l’aspect physique ou l’activité professionnelle qui les rapprochent : simples points de détail. L’un est connu comme le paradigme de l’intellectuel du XXème siècle, père d’une philosophie orpheline des illusions d’antan, arpentant les rues du 5ème arrondissement avec sa pipe jusqu’aux oreilles et ses lunettes rondes cachant des yeux qui voient partout en même temps. L’autre est une icône morte de l’héroïne. En vingt-et-un ans d’existence, Sid Vicious a été le bassiste et le chanteur de l’un des groupes les plus provocateurs de l’Angleterre des seventies, arborant un tee-shirt à croix gammée pour enflammer les lumières, l’auteur d’une brève carrière solo et le meurtrier de sa petite amie Nancy Spungen. L’un a construit le système existentialiste et l’autre a intégré les Sex Pistols pour détruire tous les systèmes. Et pourtant, un lien fraternel noue ces deux figures maîtresses de la révolte.

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Leur consanguinité repose sur des fondements plus vastes. S’ils n’ont rarement été relevés, les points d’accroche entre le punk et l’existentialisme se comptent plus que sur les doigts d’une main. D’abord, c’est la commune notion d’individu qui est au centre de leurs professions de foi. L’un et l’autre, au fond, sont nominalistes. Leurs doctrines reposent sur un socle philosophique qui remonte à la tradition médiévale de Guillaume d’Ockham, pour qui seul le particulier existe de manière effective, tandis que toute forme de catégorie embrassant une quelconque généralité n’est qu’une illusion opératoire. L’individu sous toutes ses formes est la seule échelle de la vérité, alors que les universaux, ces grands concepts transcendants tels que l’Homme, le Monde ou la Société, sont des notions purement intellectuelles qui ne recouvrent rien de réel. D’une certaine façon, le mouvement punk et l’existentialisme se sont tous deux partagé l’héritage de Guillaume d’Ockham. Seuls les termes atomiques ont du sens ; les entités globales n’existent pas. Cela se voit dans leurs écrits aussi bien que dans leur attitude.

Car ils ont beau exalter le primat des « autres », Sartre et Sid Vicious sont cependant des héros. Héros de l’engagement pour l’un, du militantisme qui va soutenir l’indépendance algérienne au risque de voir son appartement plastiqué par l’OAS, soutenir la révolution cubaine et se faire le porte-parole de la révolte étudiante en 1968, par les lettres et dans la rue. Il n’y a rien ici de collectif, ni plus ni moins que dans le refus du Prix Nobel. C’est plutôt une personne individuelle qui déploie son culte inoffensif. L’autre incarne davantage la figure de l’anti-héros, qui orchestre le drame de sa vie, de la prison à sa mort théâtrale, comme l’œuvre d’art d’un martyr social. Mais dans un cas comme dans l’autre, c’est l’individu qui existe, c’est l’individu qui forge les révolutions. Il suffit de lire les fondements théoriques de leurs crédos respectifs.

Dans le cas du mouvement punk, on peut se rapporter au Manifeste rédigé en 2002 par Greg Graffin. Chanteur de Bad Religion, titulaire d’un doctorat en paléontologie et professeur à UCLA spécialiste de la théorie de l’évolution, l’auteur nous livre une excellente quintessence de la pensée punk. Le punk, écrit-il, est « the personal expression of uniqueness that comes from the experiences of growing up in touch with our human ability to reason and ask questions ». Tout part, à l’instar de Descartes, de la réflexion et de la faculté de raisonnement propres à l’individu pour se manifester à travers l’expression de son unicité. Le punk, c’est aussi pour lui « a process of questioning and commitment to understanding that results in self-progress, and through repetition, flowers into social evolution ». Là encore, tout repose sur un fondement atomiste. Le but ultime est à l’évidence celui d’un progrès social, mais il ne peut se produire que par la somme de progrès individuels, à travers un processus d’accumulation (repetition) et non par une quelconque transcendance du collectif. C’est la personne unique qui agit, et à terme la juxtaposition de personnes uniques, et non l’illusion d’une entité proprement sociale qui se réduit en fait à une foule incohérente. De ce point de vue, le punk est l’une des plus grandes réfutations de Durkheim qu’ait connu le XXème siècle.

La pensée existentielle se développe sur le même terrain. Si elle prend racine dans La Nausée de Jean-Paul Sartre, c’est bien qu’elle trouve ses germes dans la revendication d’une solitude apolitique. Le Roquentin de Sartre ne croit en rien. Reprenant le geste des Lumières, il réduit au doute puis au néant toutes les pseudo-transcendances qui laissent l’individu dans un état de minorité, voire qui prétendent se substituer à sa réalité substantielle. L’existentialisme nie l’Eglise, nie l’Etat, nie la force coercitive de toutes les institutions pour faire de l’homme seul l’exclusif porte-parole de lui-même. Ce qui existe, c’est l’atome et une juxtaposition insensée d’atomes, comme celle qui de manière un peu écœurante prolifère pour former la racine noire du marronnier dans le Jardin public. C’est à l’échelle humaine l’individualité pure, vidée de tous les déterminismes que voudrait y injecter l’environnement social, comme l’indique la Transcendance de l’ego du petit « Poulou ». De là son opposition à la psychanalyse freudienne, aussi bien qu’aux courants holistes de la sociologie. Vouloir expliquer l’essence d’un homme par son conditionnement social, culturel ou économique, vouloir le réduire à des malédictions familiales perpétrées dans sa petite enfance, c’est omettre la voie royale de ses actes qui seuls produisent ce qu’il est. Il n’y a rien d’autre que l’individu qui existe, et il n’y a rien d’autre que l’individu qui fabrique l’individu.

Greg Graffin

Existence

 

 

Chez les avatars de Sid Vicious comme chez les intellectuels du Café de Flore, cet individu tant reconnu est aussi doté d’une position paradoxale. D’un côté, comme on vient de le lire, il s’affirme toujours plus ou moins à l’encontre du prétendu « ordre social ». Bien sûr, La Nausée se moque un peu de la vie provinciale avec ses ennuis bourgeois et ses notables éphémères. Mais c’est surtout L’Etranger de Camus qui donne ses lettres de noblesse à la rupture radicale entre une personne concrète et l’abstraction sociale. Reprenant le thème romantique de l’individu justement persécuté par un univers qui ne le comprend pas, il le met en scène à travers l’opposition entre l’homme seul et le procès. La première partie, c’est l’individu, Meursault, dont les possibilités illimitées d’action sont vérifiées et scellées par le meurtre ; la seconde, c’est la globalité sans visage d’un monde qui réprime un homme, le drame de l’anonymat social qui s’exerce par la figure du tribunal. Chez les punks, c’est pareil. La rupture entre l’individu et la société s’exprime au niveau esthétique par l’anticonformisme, et au niveau politique par l’anarchisme, soit le nominalisme érigé en doctrine sociale. La crête et le blouson en cuir noir sont autant de révoltes contre les conventions d’un monde mu par la dualité travail-consommation, avec ses cheveux courts bien taillés et ses costumes impersonnels. Quant au slogan « Do it yourself », il rejoint la rébellion sartrienne à l’égard de toute autorité, professionnelle autant qu’intellectuelle, au profit d’une initiative de l’homme solitaire qui se dégage de cette comédie des rôles.

Mais d’un autre côté, chez les porteurs de crêtes comme chez les porteurs de lunettes rondes, la haine de la sphère sociale est une curieuse façon de rejoindre l’amour du genre humain. Sartre le dit bien dans sa conférence du 29 novembre 1945, L’Existentialisme est un humanisme. En réponse aux critiques que lui adressent les chrétiens et les marxistes, le philosophe replace son mouvement dans la tradition de Pétrarque, d’Erasme et de Montaigne. S’il est humaniste, c’est d’abord parce qu’il ne postule pas de nature humaine. « Qu’est-ce que signifie ici, écrit-il, que l’existence précède l’essence ? Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu’il se définit après. L’homme, tel que le conçoit l’existentialiste, s’il n’est pas définissable, c’est qu’il n’est d’abord rien. Il ne sera qu’ensuite, et il sera tel qu’il se sera fait. Ainsi, il n’y a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir ». C’est donc en épurant l’être humain de tout contenu déterministe que Sartre lui rend ses lettres de noblesse, son prédicat bien à lui, sa liberté. Le miroir de l’individu roi renvoie en fait à la démocratie absolue. L’homme n’est rien et donc il peut être tout : c’est universel. Sans conditionnement social ni psychologique, la proposition est égale pour tous. Il n’y a pas de discrimination en fonction des circonstances, et en passant outre la strate de la société, l’échelle de l’individu rejoint immédiatement l’échelle de l’humanité.

Le Punk Manifesto tient des propos similaires. Pour Greg Graffin, l’anticonformisme de chaque homme singulier est l’affirmation paradoxale d’une égalité de tous les hommes. Son écrit ne cesse de se revendiquer d’un humanisme démocrate fondé sur l’apologie de l’unique. « Because it depends on tolerance and shuns denial, Punk is open to all humans. There is an elegant parallel between Punk’s dependence on unique views and behaviors and our naturel genetic predisposition towards uniqueness». Ou selon la formule plus concise : « In uniqueness is the preservation of mankind ». En d’autres termes, c’est en rejetant l’inégalité propre au champ social pour exalter la libre expression de soi commune à tous qu’il peut atteindre l’universel. L’invariant du genre humain, c’est sa variété. Il s’agit, chez les punks, les sartriens aussi bien que chez Rousseau, de raturer la société pour passer directement de l’homme à l’Homme, de l’individu à l’espèce.

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D’autres points communs structurants s’en déduisent. Cette liberté tant vantée n’est pas une case vide, elle a un contenu, c’est la révolte. On se déplace du « tout est possible » à l’entrée dans l’histoire, de l’apolitique Nausée à l’engagement. Puisque l’avenir n’est rien, que les Sex Pistols clament le slogan du « No Future » dans God save the queen tandis que Sartre démontre l’irréalité métaphysique des temps passés et à venir, c’est alors à nous de le faire, de librement le construire, par la contestation de ce qui est. Le virage marxiste des amateurs du Café de Flore forme une sorte de préambule à l’ancrage des punks à l’extrême-gauche. Dans les deux cas, la liberté individuelle ne peut pénétrer le réel que par une action de transformation. Son but, précisément, est de supprimer de façon effective l’injustice sociale qui s’interpose entre l’échelle personnelle et l’échelle humaine, injustice qu’elle a déjà supprimée de façon théorique. Ainsi Greg Graffin décrit-il le punk dans son Manifeste : « a belief that this world is what we make of it, truth comes from our understanding of the way things not from the blind adherence to prescriptions about the way things should be ». Camus à sa manière accomplit le même geste. À partir d’un Mythe de Sisyphe peignant l’absurdité de l’homme seul face à son existence, il brosse dans L’homme révolté un mouvement de l’histoire qui épouse la somme des insurrections individuelles contre ce que chaque époque tient pour nécessaire. Avec le « Je me révolte donc nous sommes », un singulier triangle se met en place. Afin de parvenir à l’humanité, l’individu doit s’affranchir de la société et de l’ensemble de ses déterminismes. Mais pour ce faire, il doit transformer la société et éprouver sa liberté à l’intérieur de ses déterminismes.

Ces édifices intellectuels ne vont pourtant pas sans contradiction. Car en affirmant leur volonté de détruire, ou du moins de critiquer les systèmes de conventions ou de pensées, l’existentialisme et le punk construisent à leur tour leurs propres systèmes. L’anticonformisme d’un seul est un acte de liberté, mais lorsqu’il est érigé en dogme avec ses codes spécifiques il est bien obligé de se soumettre à une conformation. Qu’un solitaire passe à la crête il sera libre-penseur, qu’elle devienne signe de mode il sera simple suiveur. L’idéologie contestataire porte bien son nom : à partir du moment où les règles d’un « nous » s’imposent à un « je », comme indices de rattachement à un groupe ou à un socle prédéfini de croyances, la révolte d’un seul se dissout au profit de l’adhésion à des conventions nouvelles. Le problème, c’est qu’on ne nie les systèmes qu’au moyen d’autres systèmes. Alors peut-être que le vrai punk est justement celui qui n’est pas punk. Et le vrai existentialiste, celui qui est tellement existentialiste qu’il ne l’est plus. Tel est sans doute un ultime point commun entre ces deux mouvements, de se tenir toujours à la stimulante lisière de l’autodestruction.

Punk is a commodity

Quoi qu’il en soit, Joe Strummer, The Exploited et le théâtre sartrien ont quelque part un air de famille. Les normes qu’ils posent pour se libérer de toutes les normes ont fini par dessiner une nouvelle ère de liberté créative. Le punk, c’est l’existentialisme en musique.

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